Bilan redistributif (2) : comment a évolué le niveau de vie réel des 1 % les plus riches ?

par Équipe de l’Observatoire

La communication gouvernementale sur le « bilan redistributif du quinquennat » (commentée dans notre article du 8 octobre 2021) tente vainement de montrer que les 10 % les plus pauvres (soir le premier décile) ont bénéficié d’une hausse de leur niveau de vie supérieure en pourcentage à celle des 10 % les plus aisés (le dernier décile), soit respectivement, une hausse de 4 % et de 2 %.

Comparer des pourcentages peut certes interroger puisque ceux-ci sont calculés sur des montants tout à fait différents, de sorte que, traduits en valeur absolue, les calculs donnent une hausse annuelle de 343,2 euros pour le premier décile et de 1.238 euros au grand minimum pour le dernier décile. Mais surtout, une telle communication fait sciemment l’impasse sur le détail des hausses de niveau de vie au sein des 10 % les plus riches. Or, ce « dernier décile » est tout sauf homogène, tant les inégalités en son sein sont importantes : elles évoluent de façon exponentielle au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des revenus. Et tous les travaux le montrent : le niveau de vie des 1 % les plus riches (le dernier centile) a bénéficié d’une augmentation beaucoup plus importante que ce que le gouvernement tente vainement de le faire croire.

Des études concordantes...

Il existe en effet un écart important entre l’immense majorité des personnes composant le dernier décile et une minorité particulièrement riche constituée des 2 à 1 % des personnes les plus aisées. Et contrairement à ce que la communication gouvernementale laisse croire, les quelques données disponibles montrent toutes à démontrer qu’en pourcentage, la hausse du niveau de vie des 1 % les plus riches a été largement supérieure aux 2 % des 10 % les plus riches et au niveau de vie de à toute la population.

Rappelons ainsi que, selon les dernières données disponibles à ce jour de l’INSEE :
 en 2015, au-dessus de 106.210 euros de revenu par unité de consommation [1], une personne se situe parmi les 1 % les plus aisés de la population, c’est-à-dire les très hauts revenus [2],
 en 2018, les personnes appartenant aux 1 % les plus aisées de la population, dites « à très hauts revenus », ont un revenu initial par unité de consommation (UC) supérieur à 115.880 euros par an [3].

Le seuil d’entrée du 1 % les plus riches a donc augmenté de 9,1 % en 4 ans. Si la période retenue ici diffère pour partie de celle de la communication du gouvernement qui porte sur le quinquennat 2017-2022, on remarquera cependant que cette hausse est beaucoup plus importante que celle des 10 % les plus aisés durant le quinquennat.

Cette première indication est importante pour la suite. Car, rappelons-le, ces fameux 1 % les plus riches ont bénéficié, dès le début du quinquennat (et au minimum pour sa durée tant que les mesures prises ne sont pas remises en cause), de mesures fiscales taillées pour eux et particulièrement coûteuses pour la Nation. Il en va ainsi notamment de la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière (ISF) et de la création du prélèvement forfaitaire unique (PFU : les revenus financiers et les plus-values sur cession de titres financiers sont désormais imposés à un taux proportionnel inférieur à ce que ces personnes connaissaient avant le PFU lorsqu’ils étaient imposés au barème progressif de l’impôt sur le revenu). Ces deux mesures ont bénéficié pour près de la moitié de leur coût global, soit 5 milliards d’euros, au 1 % les plus riches. C’est ce que montre un rapport du Sénat selon lequel « 43 % du coût pour les finances publiques bénéficie au 1 % des ménages dont le revenu fiscal de référence est le plus élevé » [4]. Une indication claire de la hausse importante du niveau de vie des plus riches.

Ceux-ci ont également bénéficié de la forte progression des dividendes constatée en 2018 qui a été particulièrement concentrée puisque 97 % ont été perçus par 1,7 % des foyers fiscaux. L’année 2019 a été pour sa part une année record en matière de distribution de dividendes et, après une baisse (mondiale) en 2020, l’année 2021 a été marquée par un rebond spectaculaire. La tendance à la hausse des revenus des plus riches, et par conséquent des niveaux de vie, s’est donc poursuivie, pour ne pas dire s’est accrue, au-delà de la période 2015-2018 évoquée ci-dessus.

… confirmées par France stratégie !

Ce constat a été confirmé par le 3ème rapport du comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital de France stratégie qui a noté que « En 2019, tout comme en 2018, les dividendes ont été encore plus concentrés qu’en 2017 : en 2019, 62 % ont été reçus par 39 000 foyers (0,1 % des foyers), dont 31 % par 3900 foyers (0,01 % des foyers), alors qu’en 2017 la moitié avait été reçue par 38 000 foyers, dont 22 % par 3 800 foyers ».

Le rapport se veut plus précis sur la concentration des dividendes, c’est-à-dire sur le fait qu’une petite minorité capte des revenus très élevés : « Les foyers dont les dividendes ont augmenté de plus de 100.000 euros entre 2017 et 2018 ou entre 2018 et 2019 totalisent 9 milliards d’euros de dividendes supplémentaires en 2018 et 2019 par rapport à 2017, soit 100 % de la hausse nette constatée depuis 2017. (...). 3 900 foyers (0,01 % des foyers) concentrent 76 % des plus-values de droit commun en 2019, contre 62 % en 2017. C’est moins le cas pour les intérêts reçus : 39 000 foyers concentrent un peu plus de 15 % du total, en 2017 comme en 2019 ».

L’impôt sur le revenu ne peut plus jouer de rôle correcteur depuis que le prélèvement forfaitaire unique a été instauré. Ainsi que le note le rapport : « Le taux d’imposition moyen des revenus au titre de l’IR est resté stable entre 2017 et 2019 à l’exception du dernier centile, pour lesquels il a baissé ». Les supers-riches se portent très bien puisque 310 foyers ont enregistré une augmentation de plus de 1 million d’euros de leurs dividendes en 2018 et 2019 par rapport à 2017, et représentent à eux seuls une hausse de 1,2 milliard d’euros. Ce sont les 0,1% les plus riches qui se sont le plus enrichis entre 2017 et 2019, et c’est le comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital, rattaché à Matignon, qui le dit ! Grâce à la suppression de l’ISF et à l’instauration de la flat tax, « la moyenne des revenus déclarés par les 0,1 % les plus aisés de 2019 est en hausse de 22,5 % par rapport à son niveau de 2017 ». 2 % de hausse pour les 10 % les plus riches certes, mais pour les 1 % et les 0,1 % les plus riches ce n’est plus une hausse, c’est une envolée !

Bien qu’il ait omis de revenir sur le bilan calamiteux de ces réformes dans son bilan redistributif, le gouvernement ne peut tromper personne. C’est désormais une certitude : la hausse réelle du niveau de vie des 1 à 2 % les plus riches a été nettement plus élevée que celle des 99 à 98 % de la population. C’est probablement l’un des marqueurs les plus emblématiques du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Notes

[1Rappelons que les unités de consommation sont calculées ainsi : 1 UC au premier adulte du ménage, 0,5 UC aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 UC aux enfants de moins de 14 ans

[2INSEE, Les revenus et le patrimoine des ménages, édition 2018, 6 juin 2018.

[3INSEE, Revenus et patrimoine des ménages, édition 2021, 27 mai 2021.

[4Rapport d’octobre 2019 publié au nom de la commission des finances sur l’évaluation de la transformation de l’impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) et de la création du prélèvement forfaitaire unique (PFU)

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