« Taxer les riches » et mobiliser les finances publiques pour préparer l’avenir

, par Équipe de l’Observatoire

Sébastien Lecornu a confirmé que le projet de loi de finances pour 2027 ne comporterait pas de hausse d’impôt, sa priorité étant de diminuer les dépenses publiques pour faire baisser le déficit public. Cette position n’est pas surprenante : elle rejoint celle de l’ensemble des forces politiques allant du centre à l’extrême droite, selon lesquelles il faut éviter d’augmenter les impôts, surtout ceux concernant les plus riches et les multinationales. La raison invoquée ne varie ni avec le temps, ni avec la conjoncture : la France est championne du monde des impôts, les augmenter nuirait à l’économie française et nous propulserait à des taux records de prélèvements obligatoires rapportés au produit intérieur brut, etc. Les arguments sont les mêmes que ceux des conservateurs de tout poil qui, depuis le 19ᵉ siècle, s’opposent à toute proposition consistant à renforcer la progressivité de l’impôt.

Les ultra-riches n’ont pas réellement été mis à contribution

Pour justifier le refus de toute hausse d’impôt des plus riches, le ministre des comptes publics a déclaré le 24 août dernier : « Demander des efforts aux plus fortunés, on l’a déjà fait dans les budgets précédents, ceux de 2024, ceux de 2025, c’était la contribution différentielle sur les hauts revenus ». Cette déclaration a de quoi étonner. La contribution en question (un impôt minimal théorique de 20 % du revenu fiscal de référence) a en effet dégagé un rendement aux allures de pourboire : 388 millions d’euros en 2025, loin des 2 milliards d’euros annoncés.

La raison de cet écart ? L’optimisation fiscale… Les ménages concernés peuvent en effet agir sur leur niveau de revenu : ils ont notamment minimisé les dividendes provenant de leurs holdings patrimoniales, laissant celles-ci accumuler les flux qui remontent des sociétés qu’elles contrôlent. Si les stratégies d’évitement de l’impôt sont hélas souvent efficaces, il est possible de taxer vraiment davantage les plus riches. Encore faut-il prévoir la bonne assiette, une juste appréhension de la capacité contributive et un contrôle efficace. C’est l’intérêt du débat sur l’impôt plancher sur la fortune proposé par Gabriel Zucman et des positions exprimées en faveur des droits de mutation à titre gratuit (droits de donation et de succession).

Face aux besoins immenses et vitaux, investir pour bifurquer

Si une véritable imposition des plus riches contribuerait à réduire les inégalités et à renforcer un consentement à l’impôt qui s’affaiblit d’année en année, elle permettrait également de dégager davantage de recettes publiques. Celles-ci peuvent servir à financer la bifurcation sociale et écologique. Et en la matière, les besoins d’investissements publics sont immenses.

Au plan mondial, l’Organisation de coopération et de développement économiques estime les besoins de financement pour atténuer (le terme est prudent) le changement climatique à 5 000 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 [1] . Pour la France, le rapport Pisani-Ferry-Mahfouz chiffrait à 66 milliards d’euros par an les investissements supplémentaires pour, là encore, atténuer le réchauffement climatique, dont près de la moitié en dépenses publiques. Précisons ici que cette estimation ne prenait pas en compte toutes les dépenses dites liées (dépenses d’adaptation, de protection sociale, de protection de la biodiversité ou de réparations des dommages incombant à l’État) [2]. Les enjeux sociaux ne sont pas en reste. Au plan mondial, 831 millions de personnes vivent avec moins de 3 dollars par jour [3]. En France, avec 15,4 %, la pauvreté atteint des niveaux record : près de 10 millions de personnes disposent de revenus mensuels inférieurs à 60 % du revenu médian [4]. Au plan mondial, selon l’Organisation des Nations Unies, 3,8 milliards de personnes n’ont pas de couverture sociale, notamment dans les 20 pays les plus vulnérables face à la crise climatique, au sein desquels 91,3 % des habitants (364 millions de personnes) ne bénéficient d’aucune protection sociale [5]. On pourrait décliner les besoins sociaux en matière d’éducation, de santé, de logement, d’accès aux ressources et à l’énergie, etc.

Résumons les enjeux de la période le plus simplement possible. Il serait dangereux, inconcevable et irresponsable de ne rien faire. Quelle est l’orientation à défendre ? Il s’agit d’empêcher une baisse du revenu de l’immense majorité de la population, de renforcer une action publique véritablement au service de l’intérêt général, d’assurer une protection sociale de haut niveau et un accès aux besoins fondamentaux pour toute la population, de réduire les inégalités dont les effets sociaux, environnementaux mais aussi démocratiques sont dévastateurs, d’organiser la décarbonation de l’économie et de préserver l’environnement (la biodiversité, etc). Ces enjeux sont tous liés.

Pourquoi et comment mobiliser les finances publiques

Comment organiser un financement à la hauteur des enjeux ? S’agissant d’enjeux relevant de l’intérêt général et articulant le court et le long terme, on ne peut pas s‘en remettre au seul marché. Pour des raisons de justice fiscale, sociale et écologique mais aussi d’efficacité, il faut donc mobiliser les finances publiques, notamment pour favoriser l’investissement. Encore faut-il déterminer qui investit et comment. Soulignons ici le rôle stratégique de l’investissement public dans des domaines prioritaires (climat, éducation, santé, logement) dans lesquels l’investissement privé et ses critères de rentabilité à court terme sont inadaptés et conduisent à un déficit d’investissement. Certes, à l’évidence, pour cela, il faut des recettes publiques à la hauteur, ce qui suppose une réforme fiscale en profondeur, et une politique budgétaire clairement orientée vers des objectifs sociaux et environnementaux.

Pour le dire simplement, dégager des recettes supplémentaires passe par un renforcement de la progressivité de l’impôt et, notamment, par une hausse de l’imposition des plus riches en renforçant la progressivité de l’imposition des revenus et du patrimoine (tant au stade de sa détention avec un impôt sur la fortune à l’assiette large qu’au stade de la transmission via donation et succession) et des multinationales. Économiquement et socialement, il n’est en effet ni souhaitable, ni possible de relever l’imposition des ménages pauvres, des classes moyennes et des PME. Cela passe aussi par une action résolue contre les différentes formes d’évitement fiscal, qu’il s’agisse d’optimisation agressive ou de fraude fiscale. Enfin, l’argent public doit être bien orienté. Cela passe par une gouvernance budgétaire orientée vers des objectifs sociaux et écologiques qui pourrait prendre la forme d’une loi organique relative aux lois de finances, sociale et écologique [6]

Il faudra donc augmenter certains impôts, ceux des plus riches. Cela veut-il dire que nous serons écrasés par le poids des prélèvements obligatoires, comme l’assurent les opposants à toute hausse d’impôt ? Même pas… Concrètement, cela se traduirait surtout par du travail donné à des entreprises, des associations, bref, à des agents économiques qui vont employer davantage de salarié·es, qui travaillent sur l’ensemble du territoire et qui pourraient acheter des matériaux et/ou des services à d’autres entreprises, etc. Grâce à ce travail supplémentaire impulsé par l’action publique, ces entreprises et leurs salarié·es dégageraient une valeur ajoutée, ce qui soutiendrait l’activité économique et alimenterait les recettes publiques (fiscales et sociales), lesquelles pourraient améliorer les comptes publics ainsi que le financement de financer l’action publique, etc.

En somme, il s’agit de favoriser l’effet multiplicateur engendré par l’investissement public, selon lequel la dépense publique supplémentaire génère de l’activité économique et des recettes publiques (fiscales et sociales) qui réduisent in fine le déficit créé par cette dépense supplémentaire (et, accessoirement, qui diminue mécaniquement par les emplois créés les dépenses d’assurance chômage notamment). L’imposition supplémentaire des agents économiques les plus aisés ne se traduirait pour sa part pas par une baisse de leur consommation puisqu’elle affecterait leur propension à épargner, voire à spéculer. Les recettes de la TVA par exemple ne seraient pas touchées et il n’y aurait pas d’effet récessif, contrairement aux politiques d’austérité budgétaire.

L’effet multiplicateur a été souvent minimisé et critiqué par les néolibéraux puisqu’il offre une alternative à leur objectif ; organiser un repli de l’action publique et de la protection sociale au profit du secteur marchand. Pourtant, il est admis (notamment au sein du Fonds monétaire international [7]) que cet effet multiplicateur a été sous-estimé alors qu’il joue un rôle positif. Il a également été démontré que, si une dépense publique supplémentaire stimule l’économie, une baisse de dépense publique a un impact récessif. Cela a été le cas avec la politique d’austérité menée en Europe de 2010 à 2013. Censée favoriser la réduction de l’endettement public, son résultat a été différent : l’endettement a augmenté, l’activité économique n’a pas été relancée, les inégalités ont explosé et l’action publique s’est appauvrie. Récemment, une étude sur les enjeux budgétaires français précisait que « à mesure que les dépenses publiques sont réduites, la possibilité de stabiliser le rapport dette publique sur PIB s’éloigne d’autant. Selon nous, ceci devrait exclure toute tentation de vouloir réduire les déficits avec empressement.  [8] » Autrement dit, il faut éviter l’austérité budgétaire que certains candidats s’obstinent pourtant à promettre…

Ajoutons un point pour conclure : engager une telle réforme fiscale se traduira peut-être par une hausse temporaire du taux de prélèvements obligatoires sur le produit intérieur brut. Même si l’essentiel est ailleurs (financer les besoins), on peut préciser que, à terme, cela peut aussi ne rien changer à ce fameux ratio. En effet, augmenter les impôts des riches et des multinationales pourrait bien ne pas impacter le taux de prélèvements obligatoires sur le PIB, puisque celui-ci bénéficierait de la relance générée par la dépense publique ! Étonnant, non ?

Notes

[1] Rapport de l’OCDE, « Financement et investissement pour les objectifs climatiques », 21 mai 2026

[2] Rapport Pisani-Ferry-Mahfouz, « Les incidences économiques de l’action pour le climat », mai 2023.

[3] Site de la Banque Mondiale : https://data360.worldbank.org/en/prosperity/poverty

[4] INSEE, « Chiffres clefs, L’essentiel sur… la pauvreté », 9 juillet 2026.

[5] ONU, « Plus de la moitié de la population mondiale a une couverture sociale (OIT) », 12 septembre 2024.

[6] Note d’Attac, « Reprendre la main, pour financer la bifurcation sociale et écologique », 6 octobre 2022.

[7] Olivier Blanchard, Daniel Leigh, « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipiers, IMF Working Paper », 2013

[8] Sébastien Charles, « Quelle dynamique du ratio dette publique/PIB en cas d’austérité budgétaire ? Évaluation du cas français via le cadre comptable de Pasinetti », Revue de la régulation, automne 2025.