Plus de 13 000 redevables de l’impôt sur la fortune immobiliers ne paient aucun impôt sur le revenu : la confirmation d’une grave anomalie fiscale
L’impôt des riches est à nouveau en débat. Selon une note du Sénat établie sur la base de données de « Bercy », plus de 13.000 foyers fiscaux redevables de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) ne paient aucun impôt sur le revenu (IR) voire, pour certains, reçoivent un remboursement provenant de crédits d’impôts. Cette information confirme les propos de l’ancien Ministre de l’économie, Eric Lombard, et infirme ceux de Roland Lescure et d’Amélie de Montchalin, qui avaient tout d’abord nié une telle situation et l’existence d’une telle note.
Pour être redevable de l’IFI, il faut disposer d’un patrimoine net (soit la différence entre d’une part, le patrimoine brut et d’autre part, l’abattement sur les résidences principales, les dettes afférentes au patrimoine immobilier imposable et les exonérations dont les « biens professionnels ») dont la valeur est supérieure à 1,3 million d’euros. Rappelons qu’en moyenne, le patrimoine brut des ménages atteint 374 900 euros en 2024, dont 61 % d’immobilier (soit 228 689 euros). S’il existe de très fortes inégalités au sein des redevables de l’IFI, le seuil d’entrée est donc très nettement supérieur au patrimoine moyen de la population.
Les pourfendeurs des impôts directs progressifs tentent de faire valoir qu’une majorité de ces 13 000 ménages est constituée de retraités. Le profil avancé est le suivant : des retraités qui résident dans une grande ville, sont propriétaires de leur résidence principale après avoir payé leur prêt et ont le cas échéant hérité d’un appartement. Mais ces personnes se retrouveraient imposées à l’IFI malgré des revenus trop faibles pour être imposables à l’IR (soit environ 20 000 euros par an pour une personne retraitée seule en 2025).
Ce narratif ne résiste pas aux faits. Selon la note du Sénat, au sein des 0,1% des foyers « disposant des plus importants patrimoines immobiliers », la proportion des foyers ne payant pas d’IR est de 10,2% (près de 2.500 foyers concernés) et de 14,9% (près de 300) pour les 0,01% des foyers les plus riches (avec un patrimoine moyen de 14 millions d’euros). Et de manière générale, s’il existe de fortes disparités de revenus et de patrimoines parmi les redevables de l’IFI, leurs revenus sont en moyenne largement plus élevés que ceux de l’ensemble des contribuables. Selon la Cour des comptes, le revenu fiscal de référence des redevables déclarant plus de 10 millions de patrimoine net s’élève ainsi en moyenne à 2,7 millions d’euros quand celui des redevables déclarant un patrimoine net entre 1,3 et 10 millions d’euros s’élève à 211 200 d’euros. Les revenus des autres contribuables est plus faible : pour 40 millions de foyers fiscaux, le revenu annuel moyen s’élève en effet à 31 000 euros. Ceci corrobore une récente étude de la DGFiP sur l’IFIdans laquelle il est précisé que les redevables de l’IFI, percevaient des revenus plus élevés et plus diversifiés sur les contribuables qui ne paient pas l’IFI. Il existe donc certainement des retraités qui déclarent un patrimoine supérieur à 1,3 millions d’euros mais qui perçoivent un revenu trop faible pour être imposable. Mais ils sont bien loin de représenter la majorité de ces 13 000 redevables de l’IFI. L’explication de cette anomalie fiscale est donc à trouver ailleurs.
Deux phénomènes peuvent l’expliquer : la fraude et l’optimisation, la frontière entre les deux étant parfois difficile à définir en raison de l’ingénierie financière et fiscale particulièrement complexe, voire opaque, de certains montages. Si la fraude doit évidemment être débusquée et sanctionnée, on ne peut toutefois ignorer les nombreux mécanismes légaux qui permettent de réduire drastiquement l’IR. Le rôle des holdings, déjà mis en exergue lors du débat sur la « taxe Zucman », est à nouveau pointé. Les revenus et actifs qui sont logés dans ces structures ne sont en effet pas imposés chez les particuliers qui les détiennent. Le rôle des « niches fiscales » dont l’association Attac a déjà dénoncé le coût est également en question. On y trouve des dispositifs relatifs à l’épargne immobilière et financière ainsi que des dispositifs très ciblés comme la loi sur les monuments historiques et le dispositif dit « Malraux » par exemple, très prisés d’une minorité aisée de contribuables. La loi Monuments historiques est ainsi qualifiée par les spécialistes de la défiscalisation de « rare opportunité fiscale » et de « dispositifs de défiscalisation puissant ». En effet, la totalité des dépenses de rénovation d’un bien classé monument historique peut être déduit du revenu, sans aucune limite de montant. La défiscalisation Malraux, pour sa part, permet de bénéficier d’une réduction d’impôt pouvant atteindre jusqu’à 30% du montant des travaux engagés sur un bien éligible. Ces deux dispositifs, tout comme le cumul d’autres niches, permettent de réduire le montant de l’IR, voire de l’annuler.
Au-delà de l’utilisation des « niches fiscales », certains contribuables optimisent leur revenu de telle sorte qu’il n’entre pas dans la détermination du revenu fiscal de référence : c’est notamment le cas de ceux qui déclarent (parfois abusivement) une plus-value sur une résidence qu’ils déclarent comme étant leur résidence principale (la plus-value sur cession de la résidence principale est en effet exonérée d’impôt).
Cette nouvelle information selon laquelle certains ménages très aisés ne paient pas leur juste part d’impôt corrobore l’anomalie fiscale relevée par l’association Attac en matière d’IR (voir notre article intitulé « L’impôt sur le revenu des plus riches : état des lieux et évolution d’une double injustice ») qui montre qu’au-delà d’un certain niveau de revenus, le taux réel de l’imposition des revenus décroît. Pire, on dénombre 429 foyers fiscaux dont le revenu fiscal de référence est compris entre 500 000 euros et 3 millions d’euros qui ne paient pas d’IR (précision étant faite qu’au-delà de 3 millions, le nombre de foyers non imposables n’est pas estimable faute de données publiques : ceci signifie qu’en réalité, plus de 429 foyers au revenu fiscal de référence supérieur à 500 000 euros ne paient pas d’IR).
En finir avec cette injustice fiscale n’est désormais plus un choix : c’est une nécessité démocratique, budgétaire, sociale et environnementale. Un système fiscal juste renforce le consentement à l’impôt, il permet de financer les services publics, les besoins sociaux et les investissements nécessaires face au réchauffement et au dérèglement climatiques.
Plusieurs mesures s’imposent ainsi en urgence :
– une revue des niches fiscales afin d’en réduire le coût et le nombre,
– l’imposition de tous les revenus au barème progressif (ce qui signifie supprimer le prélèvement forfaitaire unique), celui-ci devant être revalorisé,
– une réforme des droits de donation et de succession permettant d’exonérer les patrimoines les moins importants et de mieux imposer les plus importants (ceci passe notamment par un plafonnement du « pacte Dutreil » et par une refonte plus profonde de ces impôts dont les abattements diffèrent actuellement en fonction du lien de parenté),
– l’instauration d’un impôt sur la fortune à assiette large,
– l’instauration d’un impôt plancher sur la fortune pour éviter toute dérive liée à l’évitement de l’impôt,
– un renforcement de la lutte contre la fraude fiscale.