Qui veut la peau de la lutte contre la fraude fiscale ? Un rapport instructif de la Commission des finances de l’Assemblée nationale
Le rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale sur les moyens de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) consacrés à la lutte contre la fraude fiscale démontre, une nouvelle fois, l’impact de la baisse des moyens de la lutte contre la fraude fiscale. Pour Attac, il est décidément temps de « changer de braquet ».
C’est un fait : la baisse des effectifs plombe les résultats du contrôle fiscal.
Le rapport constate que la baisse des effectifs alloués au contrôle fiscal plombe les résultats de la lutte contre la fraude fiscale. La relative stabilité apparente des résultats ne saurait masquer le fait qu’en proportion des recettes encaissées par la DGFiP, ces résultats sont faibles et sont tendanciellement orientés à la baisse. Le rapport précise que, « Entre 2015 et 2024, les recettes fiscales recouvrées par la DGFiP ont progressé de 44 %. Dans le même temps, les résultats du contrôle fiscal n’ont pas suivi : de 21,2 milliards d’euros en 2015, ils sont revenus à 20,1 milliards en 2024, soit un recul de 5,4 % en euros courants et de l’ordre de 20 % une fois corrigé de l’inflation. Le contrôle décroche à mesure que l’assiette progresse ». Le rapport confirme ainsi ce que notre organisation déplorait dans son rapport de mars 2022 intitulé « Fraude fiscale, sociale, aux prestations sociales : ne pas se tromper de cible ».
Ce constat n’est pas nouveau. En 2019, dans son rapport consacré à la fraude aux prélèvements obligatoires, la Cour des comptes mettait en relation la baisse du nombre de contrôles avec la baisse des effectifs. La Cour déplorait par ailleurs dans un rapport de décembre 2025la faiblesse des résultats du contrôle fiscal.
S’agissant précisément des effectifs alloués à la lutte contre la fraude fiscale, le rapport de la Commission des finances montre qu’ils sont passés de 12 362 en 2015 à 10 497 en 2025. La chute est cependant plus spectaculaire si l’on précise que le nombre d’agents affectés dans des services de contrôle de la DGFiP était en effet de 13 336 « équivalents temps plein travaillé » (ETPT) en 2010, soit la période au cours de laquelle les premiers scandales de fraude fiscale de la période récente ont explosé) : depuis, les services de contrôle ont donc perdu près de 3000 emplois.
La réponse des gouvernements ? Un peu de « com » dans une stratégie d’affaiblissement sans précédent du contrôle fiscal
Si l’ensemble des gouvernements des 15/20 dernières années portent une lourde responsabilité dans ce constat préoccupant, c’est peu de dire que les gouvernements récents n’ont pas apporté de réponse à la hauteur. En mai 2023, Gabriel Attal, alors ministre de l’action et des comptes publics, avait déclaré à grands renforts de communication la création de 1 500 emplois pour la lutte contre la fraude dans le cadre de son plan fraude. Officiellement, depuis l’annonce de ce plan, les effectifs dédiés au contrôle fiscal ont été renforcés de manière volontariste : depuis 2023, 780 emplois dont 622 au titre de la lutte contre la fraude (incluant le contrôle fiscal et la prévention avec l’accompagnement des entreprises) et 158 dans le recouvrement des amendes (soit à peine plus de 50 % de l’objectif de renforts pour 2027) ont été implantés dans certains services. Mais, outre que le nombre de ces emplois est loin de combler la chute constatée depuis 2010, il n’est issu que de redéploiements internes à une DGFiP qui continue globalement de perdre des emplois alors que sa charge de travail augmente : le nombre de foyers fiscaux et d’entreprises augmente.
Les pouvoirs publics arguent que, grâce à l’intelligence artificielle, l’efficacité de la lutte contre la fraude fiscale n’est pas réellement altérée. Mais les chiffres parlent : la proportion de contrôles fiscaux issus de l’IA sur le total des contrôles est supérieure à 50 %, mais les résultats financiers restent décevants : 16,3 % en 2025...
Il faut ajouter à ce constat préoccupant l’impact du changement de philosophie très « macroniste » du contrôle fiscal consistant à favoriser la négociation et l’accompagnement. Le rapport rappelle le constat dressé par la Cour des comptes (que nous avions trouvé très instructif), selon laquelle, « la perte de moyens humains pour effectuer le travail de qualification de la fraude, nécessairement moins aisé que de négocier une issue concertée avec le contribuable, place la France dans une situation paradoxale. En important le modèle anglo-saxon de compliance et de raréfaction des contrôles, sans les doter des sanctions crédibles, elle a affaibli la dissuasion de la fraude complexe des gros contribuables ». En d’autres termes, en quelques années, on a sabré dans les moyens alloués à la lutte contre la fraude fiscale et affaibli la mission de contrôle en privilégiant la négociation. Une double peine pour la justice fiscale.
Le rapport dresse d’autres constats tout aussi désolants, comme le manque patent de moyens consacrés à l’estimation de l’écart fiscal, autrement dit des pertes de recettes fiscales issues du non-respect du droit fiscal. La mesure de cet écart est pourtant demandée par la Cour des comptes et de nombreux parlementaires. Mais pour l’heure, l’impression réside plus dans le fait que les travaux des pouvoirs publics sont destinés à minorer l’estimation de 80 à 100 milliards d’euros qui s’est installée depuis plusieurs années dans le débat public… Ces pertes, colossales, manquent certes aux budgets publics, qui ne peuvent faire face aux enjeux environnementaux et sociaux, alors que le réchauffement climatique s’accélère et que le taux de pauvreté atteint un niveau record depuis plusieurs années. Elles nourrissent également le sentiment d’une injustice fiscale croissante qui alimente lui-même la crise démocratique.
Changer de braquet, vite…
En matière de lutte contre la fraude fiscale, les propositions ne manquent pas, qu’il s’agisse de celles issues de la Cour des comptes, de celles formulées dans le rapport de la Commission des finances ou encore de celles d’Attac et du mouvement social. De manière générale, toutes tendent à demander à améliorer la qualité de l’information publique (sur le bilan des réformes de 2018 par exemple), à mieux encadrer voire réduire certaines pratiques jugées opaques (comme les règlements d’ensemble, des accords à l’amiable entre l’administration fiscale et les contribuables soumis à un redressement fiscal, une pratique critiquée par la Cour des comptes notamment) voire à renforcer réellement les moyens de toutes sortes (humains, juridiques, matériels, au plan national et international) alloués à la détection de la fraude et au contrôle.
À l’heure où le gouvernement renforce de manière drastique voire brutale la lutte contre la fraude aux prestations sociales (pourtant très minoritaire dans l’ensemble des fraudes), il est confondant de constater l’obsession des gouvernements à affaiblir les moyens de la DGFiP alors qu’il est désormais démontré et documenté que les coupes dans ses effectifs ont un impact néfaste sur le service public de manière générale et le contrôle fiscal en particulier.
Au fond, la question essentielle à poser est la suivante : quand la lutte contre la fraude fiscale sera-t-elle réellement une priorité ?